Hier je parlais de
l'incohérence entre un article du Monde et la publicité qui illustrait l'article : la promotion de centrales au charbon dans un papier qui dénonce l'impact des hommes sur le réchauffement climatique. Cela illustre mes craintes que
les "réalités économiques " soient toujours plus fortes que les nécessités écologiques. Je suis de plus en plus persuadé qu'une croissance économique, même "verte" est impossible. Le principe de la croissance est le toujours plus, la consommation et c'est fondamentalement en contradiction avec la nécessité de réduction de notre empreinte écologique, nous pays du Nord, ne serait-ce que parce que les ressources planétaires sont limitées. Bien entendu le progrès technique améliorera le rapport pollution/PIB mais pas au point d'arriver au facteur 4, indispensable pour que notre mode de vie soit soutenable pour la terre. En effet, pour le CO
2, la terre peut en absorber 11 G T/ an, le rejet de chaque être humain doit donc être de
1.7 T (en incluant l'industrie, l'agriculture...) soit 4 fois moins que ce que nous rejetons actuellement en France (6.2T/hab) et 12 fois moins qu'un Américain (20.1T/hab). En 2050 l'ONU prévoit 9 milliards d'individus, cela ramène les rejets individuels à
1.2 T/an, soit 9000 km (à 130g/km, voir plus bas...) en voiture et rien d'autre !
Un autre exemple récent m'a fait penser que la situation actuelle est loin de changer. Il s'agit de la déclaration d'Anne Bernard Gely, représentante du Syndicat de l'
Industrie Cimentière qui s'offusquait que les
quotas alloués à ce secteur aient été légèrement abaissés pour le prochain plan dans la cadre de de Kyoto "
les délocalisations auxquelles nous pourrions être contraints ne sont pas un gain pour l'environnement puisque le transport pour importer les matières génère un surcroit notable d'émissions". Cet aveu est consternant. De manière primaire il s'agit de chantage à la délocalisation et à l'emploi (même si les cimentiers ont déjà largement ouvert des usines dans les pays du Sud). Mais le ciment a ça de particulier qu'il émet du CO
2 principalement par la réaction de décarbonatation du calcaire. La délocalisation ne va donc pas émettre énormément de CO
2 de plus qu'actuellement du fait d'usines moins à la pointe sur le plan environnemental. Ce que dénonce Mme Gély c'est qu'en abaissant les quotas, la France et donc l'Europe obligent les cimentiers à produire moins de ciment. Inévitablement,
décroissance des émissions de CO2 est quasiment synonyme de décroissance économique dans le cas présent.
Autre exemple plus récent, l'Europe a cédé face à l'Allemagne dans l'exigence de normes de rejets de CO2 pour les automobiles à horizon 2012. Rappelons tout de même que confiance avait été faite aux constructeurs qui s'étaient engagés à réduire les performances de leurs produits (140g de CO2 en 2008 alors qu'en 1995 la moyenne était de 185g). Le mythe du changement vertueux et volontaire n'ayant pas fait ses preuves, le rejet moyen actuel est de 162g. L'Europe a donc été contrainte de légiférer. Elle souhaitait imposer 120g en 2012. L'Allemagne, emmenée par Angela Merkel, VRP des lobbies BMW, Porsche, Audi, Mercedes... a obtenu que ce taux soit remonté à 130g, les 10g d'écart étant à la charge des équipementiers. Le ministre de l'économie plaidait "je crains que l'industrie automobile ait raison lorsqu'elle dit que l'objectif voulu par Bruxelles coûterait des milliers et des milliers d'emplois en Allemagne".
Encore une fois le spectre du chômage justifie beaucoup de choses alors que je ne suis pas sûr que ces entreprises aient beaucoup de scrupule à réaliser un plan social pour satisfaire leurs actionnaires. L'Allemagne, pays réputé en pointe pour le renouvelable, possède des autoroutes sans limitation de vitesse car c'est la vitrine de la performance automobile... Démonstration est faite que les "réalités économiques" vont contre l'écologie.
Soyons sérieux, protéger quelques bastions de l'industrie automobile est de l'inconscience pure, les chiffres au niveau mondial doivent nous ramener à l'évidence et nous ouvrir les yeux :
En France il a 34 millions de voitures pour 64 millions d'habitants (53 voitures pour 100 habitants)
Aux USA, 225 millions de voitures pour 300 millions de personnes (75 voitures / 100 hab.)
En Chine, 25 millions de voitures pour 1.3 milliards d'habitants (1.9 voitures /100 hab.). Avec la densité de voitures de la France, la Chine compterait 7millions d'autos (soit presque le nombre actuel sur terre) et la densité des USA 975 millions de voitures...
Dans le
monde, 6.6 milliards de personnes pour 800 millions de voitures (
12 voitures/100 hab.). Avec la densité de la France, 3.5 milliards de voitures et celle des USA,
5 milliards. Si l'on imagine 9 milliards d'individus en 2050 cela représente
6.75 milliards de voitures.
Soutenable ? Tout le monde sera d'accord pour dire que non, alors à quoi rime ce discours allemand de protection de l'industrie automobile ? Notre logique actuelle de développement durable, donc de croissance durable, c'est pourtant bien de s'orienter vers ces milliards de voitures (à 120 ou 130 gCO
2/km...)
Les candidats à la présidentielle nous expliquent presque tous que
croissance peut se concilier avec écologie, ils appellent cela la croissance verte, développement durable, la croissance durable, le PIB vert.... D'ailleurs nous avons réduit en France nos émissions de CO
2 de 1.8% depuis 1990 tout en augmentant notre PIB. C'est sans préciser qu'une bonne partie de notre industrie lourde a été délocalisée en Chine, la grande usine des pays riches. Notre pollution a donc elle aussi été délocalisée...
Presque tous les partis se reposent sur le productivisme et l'augmentation du PIB comme précepte pour lutter contre le chômage. Pourtant les inégalités se creusent (Nord-Sud, Nord-Nord) et si le chômage recule c'est au profit de la précarité. La croissance, libérale ou socialiste, semble avoir fait son temps. Finalement elle ne date que du 18°siècle et pourrait bien n'être qu'un tout petit épisode de l'histoire de l'humanité.
La décroissance fait de plus en plus parler d'elle. J'admets qu'elle est utopique et est totalement inconcevable dans notre imaginaire qui se limite au toujours plus mais si on ne la choisit pas, je ne vois pas d'autre voie que de la subir. La fin du pétrole nous y contraindra peut-être même avant les conséquences désastreuses du réchauffement climatique. Les pro-croissances me parlent souvent de
la métaphore du vélo. Quand on s'arrête d'avancer on tombe. Je pense en connaître un rayon en vélo... c'est en effet un outil de décroissant et pour ma part quand je n'avance plus je mets pied à terre !
Seul
Bové pourrait prôner la décroissance mais il est obligé de tempérer ses propos car les collectifs de la gauche antilibérale sont plutôt issus de
partis productivistes tels la LCR ou le PC. Les Verts commencent timidement à se positionner même si Yves Cochet, que j'ai vu la semaine dernière, plaide ouvertement pour cette voie. Voynet est plus tempérée mais n'écarte pas en bloc l'idée, contrairement à Lepage.
Peut-être faut-il changer le mot décroissance car il a un aspect peu engageant . Au niveau individuel on peut appeler cela la simplicité volontaire, la sobriété heureuse... mais je crois qu'
être écologiste c'est être décroissant.
Chiffres : Yves Cochet, Sécurité routière, Wikipédia, Terre à terre (France Culture), populationdata.netPhotos : infographie Le Monde - mur du forum mondial économique d'Evian 2004 (auteur rama pour Wikipedia)